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Fritz Lang, le génie du crime

Du jeudi 10 septembre 2026
au jeudi 01 octobre 2026


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Ne cherchez pas l’intégrale, ceci n’est pas une rétrospective. Il s’agirait plutôt d’une programmation comme un journal à sensations ferait sa une en sautant sur un fait divers – le New York Sentinel, par exemple, qui suivit l’affaire du tueur au rouge à lèvres dans La Cinquième Victime. Cherchez plutôt l’invraisemblable vérité… Chercher la vérité comme un prix Pulitzer en immersion joue avec la peine de mort.
L’affaire remonte à 1920. Le 25 septembre 1920, à Berlin, Lisa Rosenthal est retrouvée morte dans sa baignoire, une balle dans la poitrine. On ne sait pas grand-chose d’elle, si ce n’est qu’elle est l’épouse d’un jeune cinéaste autrichien plein de promesses : un certain Fritz Lang. D’après le mari, elle se serait suicidée après l’avoir découvert en pleins ébats avec sa maîtresse, Thea von Harbou, célèbre auteure et scénariste avec laquelle il vient de faire Les Trois Lumières. Lisa Rosenthal s’est-elle réellement donné la mort par dépit amoureux avec l’arme que son mari avait gardée de son service pendant la Première Guerre mondiale ? Ou bien y aurait-il eu rixe entre les deux époux ? Elle le menace, ou se menace, de son arme récupérée dans le tiroir de son bureau. Il veut la désarmer et, dans l’empoignade, le coup de feu fatal part accidentellement. À moins que le cinéaste n’ait prémédité l’assassinat de sa femme pour convoler avec sa maîtresse, qu’il épousera un an plus tard et avec qui il fera rien moins que Docteur Mabuse, le joueur, Les Nibelungen, Metropolis, Les Espions, La Femme sur la Lune, M le maudit et Le Testament du docteur Mabuse. On ne le saura jamais, la police concluant à une mort par accident.
L’affaire est classée, mais Fritz Lang en gardera l’habitude de consigner tous ses faits et gestes, notes et autres, au cas où il serait de nouveau soupçonné de meurtre. Il collectionnera également les coupures de presse de faits divers pour en nourrir ses films. Mais surtout, cette affaire semble trouver des échos dans toute son œuvre « noire » ultérieure. Au point de se demander si elle n’en est pas la pierre angulaire. On le sait, le crime et les criminels sont l’affaire du cinéma de Fritz Lang. Et il les déploie en brouillant les frontières entre culpabilité et innocence. Le tueur Hans Beckert se retrouve victime d’un tribunal de hors-la-loi (M le maudit). L’innocent Joe Wilson, après avoir été lynché par la population ivre de vengeance, cherchera dans l’ombre à les condamner à mort par la loi (Furie, qui est le miroir américain de M). Chez Fritz Lang, on est coupable ou innocent devant la loi, mais surtout derrière la morale. Le doute moral est le moteur de l’action. Le crime, lui, en est l’essence, le point de départ de la création.
Dans House by the River, un écrivain sans succès trouvera l’inspiration dans le crime qu’il vient de commettre. Comme si celui-ci avait débloqué sa créativité. Le déclic lui viendra lors d’une séance de dédicaces, quand une de ses lectrices affirmera qu’un bon écrivain est celui qui écrit sur ce qu’il a vécu. Et Fritz Lang est un bon cinéaste. Metteur en crime ou meurtrier en scène, sa mise en scène repose sur le détail, sur la mise en place d’indices qui sont autant de chausses-trapes. Dans Furie, une fâcheuse manie de manger des cacahuètes et un billet de banque feront porter les soupçons sur un innocent qui, ayant perdu son innocence, sera trahi par une faute d’orthographe. Dans L’Invraisemblable Vérité (le dernier film américain de Lang), on dispose de faux indices afin de faire accuser un innocent et révéler les failles de la justice, mais celui-ci n’est peut-être pas si innocent…
Tout est toujours dans la dualité chez Lang. Mais jamais rien n’est tout blanc ou tout noir. Tout se passe dans des zones de gris. Il y a toujours une part d’innocence chez les coupables et une part de culpabilité chez les innocents. Il y a toujours une part de doute. Et seule dans l’image est la vérité. Celle de l’action. Une photo dans une revue criminelle qui marque du fatum un repris de justice qui veut se ranger des voitures (J’ai le droit de vivre), des tableaux usurpés aperçus dans une galerie (La Rue rouge), des images d’actualité qui brisent l’omerta d’un procès pour lynchage (Furie), ou encore un assassin face au portrait qu’en dresse et lui adresse la télévision (La Cinquième Victime).
Et si la vérité chez Lang est dans les images, les effets sur le cas Lang de la mort de Lisa Rosenthal se cachent peut-être dans ses films. Culpabilité, crime parfait ou peur de la machine judiciaire… Y aurait-il un Monsieur Lang et Docteur Mabuse ? À vous de voir. Ses films sont d’hypothétiques preuves. Et les affaires criminelles se résolvent dans les détails. À vous de juger.

Franck Lubet
Responsable de la programmation