Cinespaña
La billetterie pour les séances du festival à la Cinémathèque est ouverte : sur place au 69 rue du Taur et en ligne sur notre site de billetterie.
Les pass et carnets Cinespaña sont disponibles à la vente auprès de l’accueil de la Cinémathèque mercredi 30 septembre et jeudi 1er octobre de 15h à 18h puis auprès de l’accueil du festival Cinespaña à compter du vendredi 2 octobre.
Marguerite Duras

C’était il y a trente ans. Marguerite Duras est morte. Elle est morte et son cinéma, depuis, dure. On le dit dur, son cinéma. On s’en effraie. Il serait difficile. Il est seulement différent. Différent du cinéma courant. Hors des sentiers battus, rebattus. Et il s’inscrit dans la durée. Le cinéma de Duras n’est pas dur ; il dure et il durera. Le cinéma de Duras n’est pas dur, il est abrasif. Parce que Marguerite Duras détourne et déplie la trame narrative classique. Elle écrit entre ses lignes, elle écrit par-dessus. Duras dure parce que son cinéma est palimpseste. Le cinéma de Duras durera parce qu’elle en a fait un champ d’écriture. Une autre voie. Sa voix. Sa voix à elle. Fascinante, obsédante, hypnotique. Cette manière de parler, ce phrasé, avec ses silences, cette respiration qui exprime un conditionnel ; qui échappe au conditionnement, à l’uniformisé. Ce serait un cinéma qui n’existe pas. Et pourtant il existe. Il est vivant. Parce que le cinéma peut être différent. Parce qu’un cinéma dit différent fait LE cinéma. Celui de Marguerite Duras est un cinéma qui parle, qui nous parle. Avant Duras, le cinéma n’était pas encore tout à fait parlant. Il pouvait être dialogué mais il ne parlait pas vraiment. Sauf chez Robert Bresson qui avait commencé à lui donner la parole. Avec Marguerite Duras il sera désormais parlé. On le croirait pourtant écrit. Peut-être parce que Duras parle comme elle écrit. Et cependant elle ne filme pas comme elle écrit.
Quand elle vient au cinéma, Marguerite Duras est déjà une écrivaine reconnue. Ses romans font déjà l’objet d’adaptations au cinéma. Et elle-même y contribuera, adaptant par exemple son roman Moderato Cantabile pour Peter Brook. Mais cela ne suffit pas. Cela ne lui suffit pas. Une si longue absence remporte la Palme d’or au Festival de Cannes 1961. Hiroshima mon amour, dont elle écrit le scénario, en finit avec le cinéma classique et ouvre le cinéma moderne. Mais cela ne suffit pas. Alors Duras va écrire son propre cinéma. Son écriture littéraire a quelque chose de cinématographique. Pas comme chez Maupassant. Mais du côté du montage, du découpage. Dans le morcellement et l’amoncellement. Phrases courtes, répétitives, répétées, qui cherchent la précision dans ce qui pourrait s’apparenter à de légers changements d’axes. Duras écrit comme on découpe une scène. Elle semble agencer ses phrases comme un monteur joue avec les échelles de plans.
Ses paragraphes sont des séquences, ses phrases sont des plans – plutôt rapprochés. Elle écrit en séquences très précisément découpées. Tout dans le montage. Et pourtant son écriture cinématographique sera au contraire faite de longs plans, larges le plus souvent, fixes ou en lents mouvements (panoramiques ou travellings). Elle crée une autre temporalité, sa temporalité, celle évanescente de ses livres – mais qu’un usage classique de la grammaire cinématographique ne saurait atteindre. Elle recrée sa temporalité littéraire en filmant dans l’épure des décors presque vides, parfois nus, voire en ruine. Ou tout simplement chez elle. Et puis elle dissocie la bande son – la voix – de l’image. Elle matérialise ainsi une temporalité qui est celle de la mémoire. C’est-à-dire celle de la disparition. Celle du souvenir de la disparition. D’un amour, d’un être, d’une histoire. De l’Histoire peut-être. Elle crée les conditions d’un cinéma hanté. Un cinéma habité par des fantômes. C’est-à-dire animé par des apparitions qui sont projections.
Alors il faudra accepter d’entrer dans le cinéma de Marguerite Duras comme le narrateur de Bioy Casares, dans son roman L’Invention de Morel, finit par rejoindre les silhouettes spectrales d’un bal qui promet dans sa répétition une once d’éternité. Comme ce narrateur sans nom, nous aussi anonymes, il nous faudra nous immiscer dans cette invention qu’est le cinéma de Duras. Un monde clos, un monde qui pourra sembler fermé sur lui-même mais qui est en réalité une ouverture vers un ailleurs. Un étrange ailleurs où nous attend le ravissement. Et peut-être Anne-Marie Stretter.
Franck Lubet
Responsable de la programmation
