Cinespaña
La billetterie pour les séances du festival à la Cinémathèque est ouverte : sur place au 69 rue du Taur et en ligne sur notre site de billetterie.
Les pass et carnets Cinespaña sont disponibles à la vente auprès de l’accueil de la Cinémathèque mercredi 30 septembre et jeudi 1er octobre de 15h à 18h puis auprès de l’accueil du festival Cinespaña à compter du vendredi 2 octobre.
Jean-Pierre Thorn

Son nom ne dira probablement rien au plus grand nombre. Jean-Pierre Thorn n’était pas une figure médiatique. Mais il parlera à celles et ceux qui s’intéressent au cinéma militant, au documentaire plus largement, ainsi qu’aux cultures urbaines, notamment au hip-hop, et à l’histoire des banlieues. Jean-Pierre Thorn était, et restera, une référence dans le milieu du documentaire. Il est mort dans l’été 2025 et laisse toute une profession orpheline. Jean-Pierre était unique. Il a été un exemple pour plusieurs générations. Et l’on tient à ce qu’il le reste pour les prochaines. Jean-Pierre Thorn était un cinéaste aimé. Il était un ami de la Cinémathèque, un compagnon. Et la Cinémathèque a tâché de l’accompagner au mieux dans ses projets de ces dernières années. Conservation, numérisation et projets de restauration de ses films. Jean-Pierre a fait don de ses archives et de ses films, droits (presque tous) compris, à la Cinémathèque de Toulouse. Le travail n’est pas fini, mais il se poursuivra – avec nos moyens, qui étaient aussi les siens : de la débrouille, de l’obstination et du cœur. En mode guérilla. Vers ce qui est juste, avançant même si, avançant malgré que, l’impossible en bandoulière plutôt qu’enchaîné à la cheville comme un boulet. Hommage.
1968. Année zéro. Le printemps a dépavé le Quartier latin. L’usine Renault Flins est en grève. Jean-Pierre Thorn est là. Il filme la lutte et du peu de pellicule qu’il avait en magasin, il en tire un film d’agit-prop d’obédience maoïste. Ce sera Oser lutter, oser vaincre, film clandestin dont seulement quelques copies ont été tirées grâce au soutien de Godard. Un film important qui adoptait la théorie du « ciné-poing » d’Eisenstein contre le « ciné-œil » de Vertov. C’est-à-dire transformer le réel plutôt que d’en rendre seulement compte. Ce sera toujours la position de Thorn, faire des films qui agissent sur le réel.
Militant avant tout, suivant le mouvement des établis (des intellectuels qui vont travailler en usine pour partager le quotidien ouvrier et y partager leurs idées politiques), au début des années 1970, il se fait embaucher chez Alsthom comme OS. Membre de la CFDT, il y mènera les combats de l’intérieur jusqu’en 1978. Ce qui ne l’empêchera pas, durant cette période, de réaliser avec le collectif de cinéastes militants Cinélutte, le premier film sur une grève – victorieuse – d’ouvriers immigrés sans papiers pour la reconnaissance de leurs droits et leur régularisation (La Grève des ouvriers de Margoline, 1973).
En 1979, retour au cinéma, retour à l’usine. Alsthom, qu’il avait quitté, est en grève avec occupation. Thorn y retourne avec sa caméra et en ramènera un des films les plus bouleversants sur les luttes ouvrières : Le Dos au mur. Un film qui prend aux tripes. Un film qu’il faut absolument avoir vu une fois dans sa vie. Une référence. Il enchaînera avec une fiction qu’il mettra des années à réaliser. Le portrait de Georgette Vacher, ex-religieuse devenue responsable CGT qui se suicida à l’arrivée de Mitterrand au pouvoir : Je t’ai dans la peau. Un film qu’il conviendra de revoir. Sorti en 1989, les temps ont changé et il ne rencontrera pas le public. Il paie surtout le prix d’un système de distribution qui invisibilise les productions indépendantes. De cette expérience douloureuse naîtra l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) dont il est cofondateur. Oser lutter, oser vaincre, toujours.
Et puis il se tournera vers le hip-hop émergent. Ces jeunes de banlieue qui révolutionnent la culture, ce sont les enfants de ses collègues à l’usine. Et ils continuent la lutte par d’autres moyens. Jean-Pierre les admire, il les suit, il lutte avec eux aussi, avec ses armes, celles du cinéma. On n’est pas des marques de vélo (2003) sera ainsi un plaidoyer contre la double peine et une défense de Bouda, célèbre danseur qui en fut victime, tout en retraçant l’histoire de la culture hip-hop en France. Jean-Pierre Thorn, à travers ses combats et ses films, dessinera un arc de luttes qui va des usines aux banlieues. Il s’inscrit dans un prolongement social et politique du côté des invisibilisés. Son cinéma est un phare.
Aujourd’hui où le ceinture-bretelle domine la mode politique tant on a peu confiance en notre pantalon, le cinéma de Jean-Pierre paraîtra débraillé ; parce que confiant dans les bretelles de ses voisins, il ne portait pas de ceinture. Jean-Pierre Thorn croyait dans le collectif. Il l’a filmé. Caméra au poing, mais main ouverte. Humainement. L’humanisme n’est pas un populisme. Mais il peut être cinématographique.
Franck Lubet
Responsable de la programmation